Passons à la décarbonation !
En s’engageant à atteindre l’objectif climatique de la neutralité carbone à l’horizon 2050, l’économie s’est fixé pour but de suivre la voie de la décarbonation durable et rentable.
Nous pouvons l’imaginer, si elle constitue un élément prioritaire de la gestion stratégique d’entreprise, la décarbonation est aussi un défi. Plus d’un ou d’une CEO pourrait en perdre le sommeil : que faire ? La décarbonation est-elle réalisable chez nous ? Comment la financer ? Faut-il modifier les processus, voire les produits ? Quels sont les risques ?
La demande d’une marche à suivre pour cette mise en œuvre est importante. L’AEnEC a donc développé un Plan Décarbonation. Ce plan répond à des questions ouvertes sur la base d’analyses et compte tenu des processus. Il montre quelles mesures d’amélioration individualisées permettront à une entreprise de parvenir progressivement à la décarbonation d’ici 2050. Entrez dans l’univers de la décarbonation et laissez-vous inspirer par les articles de notre magazine, car plusieurs voies permettent de concilier activités économiques et protection du climat.
Jacqueline Jakob, directrice de l’AEnEC
L’Agence de l’énergie pour l’économie en chiffres
La Suisse s’est fix des objectifs climatiques ambitieux : elle vise l’objectif « zéro émission nette » de CO2 à l’horizon 2050. Pour mesurer la progression sur la voie de la décarbonation, il faut suivre et documenter en continu l’impact des mesures de réduction mises en oeuvre.
C’est précisément l’une de nos actions : nous rassemblons les valeurs mesurées, les replaçons dans un contexte et vous présentons, cher lecteur, chère lectrice, ce que les entreprises que nous accompagnons durant cette deuxième période d’engagement ont accompli en 2020 pour améliorer leur performance énergétique et réduire leurs émissions de CO2.
La performance énergétique connaît une amélioration permanente, et l’on ne peut que s’en réjouir. En 2020, la progression a même été plus marquée que les années précédentes, alors que l’expérience montre qu’à la fin d’une période d’engagement, la courbe tend à s’aplatir.
Nous sommes maintenant presque parvenus à la fin de la deuxième période d’engagement. Même si de nombreux points sont en suspens après le rejet de la loi sur le CO2, notre engagement demeure : l’économie contribuera à l’atteinte des objectifs climatiques de la Suisse et l’AEnEC est prête pour rester un partenaire fiable pour les entreprises et les autorités.
Rudolf Minsch, président AEnEC
Jacqueline Jakob, directrice AENEC
Les plantes pratiquent la photosynthèse depuis toujours : pour croître, elles transforment lumière, eau et air en énergie stockable. La professeure de chimie Greta Patzke veut reproduire la photosynthèse efficacement pour apporter une réponse aux problèmes énergétiques mondiaux. Un objectif ambitieux.
Déjà enfant, j’étais fascinée par les sciences, et de plus en plus par les sciences naturelles comme la biologie. À l’école primaire, je faisais des herbiers, je cueillais et pressais les plantes avant de les déterminer. La manière dont les plantes s’imposent me fascinait, et continue de me fasciner. Aujourd’hui, notre logement déborde d’ailleurs de plantes. À l’école secondaire, je me suis intéressée de plus en plus à la physique et à la chimie. Avant la fin de ma scolarité, j’ai participé aux olympiades de chimie où j’ai rencontré des participants venant de plus de cinquante pays qui partageaient tous la même passion pour la chimie. J’ai vécu concrètement comment cette science nous reliait. Cela a été un déclencheur pour moi, je me suis dépêchée d’étudier la chimie à l’Université de Hanovre.
Nous l’avons appris à l’école : la décomposition de l’eau est un phénomène rare, car la molécule d’eau s’appuie sur l’une des liaisons les plus stables qui soient. La photosynthèse artificielle consiste justement à dissocier l’eau en ses deux composantes que sont l’hydrogène (H2) et l’oxygène (O2), par un processus uniquement chimique, autrement dit sans utilisation d’électricité. Comme la nature nous le montre avec le photosystème biologique, il faut un système très raffiné avec deux catalyseurs chimiques pour séparer l’eau en ces deux éléments. Un catalyseur est une matière qui accélère une réaction chimique. Il se présente isolément sous forme de poudre, ou aussi sous forme de molécules ou denanoparticules fixées sur un matériau porteur. Le plus gros problème n’est pas l’hydrogène : il est nettement plus difficile de produire efficacement l’oxygène lors de la dissociation de l’eau. Mon équipe de recherche de l’Université de Zurich est donc en train de travailler au développement de catalyseurs pour obtenir précisément cette réaction.
C’est un problème qui compte de multiples paramètres. De nombreux catalyseurs sont bons, mais si nous pensons à leur application, leur durée de vie peut encore être améliorée. Il faut aussi réfléchir à la disponibilité et à la faisabilité : quel pays a-t-il les éléments dont nous avons besoin pour un catalyseur ? Que devons-nous acheter ? La synthèse chimique est-elle compliquée ? Le défi de la taille s’ajoute : ce qui fonctionne merveilleusement sur une petite électrode peut se comporter différemment sur une plus grande surface. Des conditions de production optimales jouent aussi un rôle. Actuellement, je suis en train de publier un travail avec une collaboratrice, dans lequel une technique de production, simple, à base de manganèse, a été développée. C’est un élément bon marché, abondant dans l’environnement et son bilan environnemental est globalement positif. Il existe bien sûr déjà des catalyseurs, mais nous n’avons simplement pas encore atteint l’optimum pour des applications quotidiennes.
C’est vrai. Depuis que les deux chimistes japonais Akira Fujishima et Kenichi Honda ont dissocié de l’eau avec de la lumière, partout dans le monde, une large communauté de chercheurs poursuit le développement des matériaux adaptés. Naturellement, il existe aussi une concurrence entre chercheurs. Mais c’est une concurrence saine, fructueuse. J’appelle cela de la coexistence amicale.
Mon groupe est l’un des rares qui couvre un large champ allant de la petite molécule aux molécules de grande taille, jusqu’aux nanoparticules ou encore aux matériaux solides classiques. Disposer d’une telle latitude est certes exigeant d’un point de vue intellectuel, mais cela élargit l’analyse. Et c’est précisément ce que nous faisons pour le processus partiel de la fabrication d’oxygène, autrement dit la catalyse par oxydation de l’eau.
Oui, aussi. On peut constater que la forte pression à développer des applications dans la recherche sur les matériaux a conduit en partie à favoriser de manière sélective des substances spécifiques. Certains oxydes, comme le dioxyde de titane ou l’oxyde de zinc, sont des stars qui font l’objet de nombreuses recherches, tandis que d’autres matériaux recueillent moins d’attention. La recherche fondamentale consiste précisément à essayer des choses fondamentalement différentes et à emprunter de nouvelles voies.
De manière très générale, l’axe de recherche universitaire LightChEC est un coup de chance. Tant de chefs de groupes et de jeunes chercheurs dans ce domaine, qui viennent de l’Université de Zurich et de l’Empa, ont été réunis pour poursuivre ensemble un objectif commun. C’est tout simplement fou. Nous tirons à la même corde, nous entretenons de nombreuses collaborations externes, nous partageons les ressources et nous nous influençons positivement. C’est un environnement dont on ne peut que rêver en tant que scientifique.
Tous les problèmes, certainement pas. Ce qu’il nous faut, c’est un mix énergétique. Nous devons nous investir dans divers secteurs comme l’éolien, l’énergie solaire ou la conversion d’électricité en gaz tout en tenant compte de ce qui est possible dans une région donnée. Je pense que nous ne devons plus jamais nous reposer uniquement sur un seul pilier énergétique comme les combustibles fossiles. Mais le principe est en fait simple : nous avons de l’eau et nous avons de la lumière solaire. Il ne nous reste maintenant qu’à comprendre comment exploiter ces ressources permanentes.
Précédemment, j’ai beaucoup aimé faire de la recherche en analyse structurale. J’avais un plaisir incroyable avec la symétrie et la construction de nouvelles liaisons, sans m’interroger particulièrement sur leurs caractéristiques. Mais avec le temps, la question de la responsabilité de mes actes m’a tarabustée. Après m’être beaucoup amusée avec les liaisons e avoir beaucoup appris, je me suis posée la question : et si j’apportais maintenant une contribution plus tangible à la société et au monde dans lequel nous vivons ?
L’utilisation responsable des ressources a connu une profonde mutation avant mes études déjà. Aujourd’hui, le recyclage est intégré d’emblée dans la réflexion : chimie verte, synthèses qui évitent les déchets au maximum, abandon des réactifs agressifs. Sur ces fronts secondaires, on peut aussi beaucoup économiser, indépendamment de l’énergie.
Je le remarque à l’intérêt que rencontre notre travail. Mais je ne parlerais pas de pression venant de la société. La pression vient plutôt de moi-même, car je me répète sans cesse : « En fait, cela devrait aller un peu plus vite ».
LightChEC reste fortement axé sur la recherche fondamentale, nous n’avons pas encore accepté un grand nombre de projets venant de l’industrie. Mais je serais aussi contente de me confronter avec la recherche axée sur des applications. Si la possibilité s’offre, si quelqu’un vient me trouver avec un intérêt pour la mise en œuvre, je suis ouverte.
Pour que la mise en œuvre soit axée sur les objectifs et que les processus initiés se traduisent dans les faits, il faut un gouvernement proactif. La science aura beau être bien faite, si elle perd le soutien de la politique et que la traduction technico-économique ne fonctionne pas, elle ne sera pas utilisée. Pour moi, l’élan politique et la mise en œuvre par les consommateurs et les consommatrices sont tout aussi importants que les découvertes scientifiques.
Lorsque j’ai du temps libre, j’aime bien m’occuper de biologie comme autrefois. Je m’intéresse énormément aux reptiles. Ce n’est peut-être pas un hasard, car comme ils sont à sang froid, ils dépendent fortement de la lumière du soleil. Je n’en ai d’ailleurs pas encore amené dans un terrarium. Le moment est peut-être venu de le faire, compte tenu des changements massifs dans nos déplacements et voyages (elle rit).

Scientifique passionnée, Greta Patzke est professeure à l’Institut de chimie de l’Université de Zurich. Sa vision : une technologie capable de produire des combus-tibles en tout temps à partir de la lumière solaire et de l’eau, indépendamment du réseau d’électricité.
Par photosynthèse, les plantes convertissent la lumière solaire directement en énergie chimique. L’Université de Zurich tente de reproduire artificiellement ce processus dans le cadre du projet de recherche « LightChEC – Solar Light to Chemical Energy Conversion ». Réunissant des chercheurs des instituts de chimie et de physique de l’Université de Zurich ainsi que l’Empa, ce projet vise à produire de l’hydrogène, un agent énergétique, directement à partir de lumière solaire et d’eau. Stockable, utilisable comme carburant, l’hydrogène représente une forme d’énergie propre illimitée.
Prospérant, progressant depuis près de quatre milliards d’années, le vaste réseau du Vivant met en œuvre continuellement quelques principes simples, dont le recyclage continuel des matériaux : ce qui est déchet pour un organisme devient une ressource pour un autre. En s’en inspirant, notre tissu industriel court-il d’autre risque que de progresser, prospérer lui aussi ?
Les cinq étapes ci-après sont prometteuses pour la mise en oeuvre d’une production zéro émission :
La récupération de la chaleur et des rejets thermiques de différents sites de production permet de réduire encore les émissions. Grâce aux réseaux de chaleur de proximité et à distance, il est possible d’utiliser la chaleur et le froid dans plusieurs processus et industries. Au niveau de la mise en oeuvre, les défis à relever concernent la planification territoriale des usages et réseaux intégrés, ainsi que la distance qui sépare les entreprises pouvant être reliées. Les réseaux de chaleur nécessitent en outre une planification à long terme et de lourds investissements que les entreprises qui gèrent les sites reliés ne peuvent pas toutes se permettre financièrement. De plus, les usages et réseaux intégrés génèrent des interdépendances entre les entreprises qu’il faut prendre en compte lors de la planification. Ainsi, un fabricant de casseroles peut par exemple fournir de la chaleur à une administration communale, à un établissement médico-social, à des bâtiments scolaires et à des immeubles privés. Dans la mesure où il faut impérativement des entreprises partenaires mais souvent aussi une infrastructure publique, la sécurité juridique et la fiabilité de la planification, tout comme une bonne entente avec les autorités, sont indispensables.
L’invention de l’agriculture a permis l’essor des premières civilisations. Alors que notre société doit réinventer ses modèles énergétiques, il y a quelque chose de symbolique dans le mutualisme énergétique installé entre deux métiers de la terre dans la campagne de Vernier (GE). L’entreprise Millo & Cie y produit, dans de vastes serres, des fleurs coupées pour le marché régional. « Avant, les 12 000 m2 de nos serres étaient chauffés au moyen du propane », se souvient Charles Millo, qui rêvait d’une autre source d’énergie, renouvelable, locale. Avec son voisin agriculteur Marc Zeller, il a donc imaginé de remplacer le gaz fossile par du biogaz. Du fumier et autres déchets organiques seraient livrés à des bactéries dans un grand digesteur, libérant du méthane avec lequel engendrer chaleur et électricité grâce à une centrale de cogénération. « Notre production a débuté en 2012 à partir des déchets méthanisables de l’exploitation de Marc, puis ceux d’autres fermes des environs et des restes de restauration ».
L’électricité produite, à hauteur de 3,5 GWh par an, est en grande part injectée dans le réseau à la demande – le stockage du méthane permet cette souplesse. Côté chaleur, le biogaz, via eau chaude, assure 70 % des besoins annuels des serres – le propane fait encore l’appoint en hiver, période pic dans la production de fleurs coupées. « Grâce au biogaz, nous chauffons les serres, consommons un courant fait maison et diversifions nos revenus en vendant nos surplus d’électricité », se réjouit Charles Millo. Et la commercialisation, localement, du digestat comme engrais, sans lourde production ni longs transports, contribue de multiples façons à la protection du climat.
Convergence d’intérêt comparable à l’autre bout de la Suisse, à Tägerwilen (TG), entre le producteur de jus de fruits et légumes Biotta AG et son voisin maraîcher Rathgeb Bio. Les deux souhaitaient également s’émanciper des combustibles fossiles. « Le soleil assure la majeure partie de l’énergie dans nos serres, mais celles-ci ont besoin d’un surcroît d’énergie pour maintenir les cultures au chaud et au sec, pour qu’elles donnent le meilleur d’elles mêmes », explique Thomas Meier, responsable finances de Rathgeb. Biotta AG était sur le point de rénover son système de chauffage, une discussion s’est amorcée sur les besoins respectifs : à Biotta il faut de la vapeur et à Rathgeb de l’eau chaude. Les deux entreprises exploitent désormais en commun un chauffage alimenté aux copeaux de bois thurgovien, à raison de 5300 m3 l’an. L’eau chaude est acheminée via la conduite du chauffage urbain vers l’installation de stockage de Rathgeb, et la vapeur est injectée dans la chaîne de production de Biotta. Tous les processus de production et le chauffage des bâtiments de Biotta sont désormais 100 % neutres en CO2, et les serres de Rathgeb à 75 % – les 25 % restants sont dans la ligne de mire, à suivre donc …
Une autre chaudière à bois, à Courtelary (BE), dans le Jura bernois, a initié de manière surprenante un réseau encore plus large, avec trois entreprises de secteurs très différents : une menuiserie, une chocolaterie et une cimenterie. On peut reconnaître au chocolatier Camille Bloch SA une forme de « grand chelem » s’agissant des énergies renouvelables. Le photovoltaïque sur ses toits lui apporte 10 % de ses besoins électriques, et le reste est certifié d’origine hydraulique. Son froid est lui aussi principalement d’origine hydraulique, par un pompage concédé dans la rivière voisine, et atmosphérique grâce à l’installation de free cooling sur le toit. Mais surtout, depuis 2016, la chaleur dans les locaux et tout au long des chaînes de production provient pour la plus grande part de bois régional, via un réseau de chauffage à distance communal né du volontarisme d’un entrepreneur de Courtelary. Avec Camille Bloch, La Praye Énergie SA s’est attaché un gros consommateur en toute saison. « Notre consommation de mazout a ainsi passé de 230 000 à 57 000 litres annuellement – la chaudière à mazout demeure pour le secours et l’appoint », précise Jean-Philippe Simon, responsable Infrastructures de Camille Bloch.
Mais il y a plus. Le réseau tissé entre Camille Bloch et La Praye Énergie s’est étendu à Vigier Ciments SA, à Péry-Reuchenette (BE), par l’intermédiaire des … cendres. Olivier Barbery, directeur de la cimenterie, explique : « Pour produire le ciment, de la roche calcaire est broyée et mêlée de marne à 20 % avant combustion à 1450 °C. On obtient ainsi le « clinker », broyé à son tour en ciment. Tant la combustion du mélange calcaire que celle du combustible pour le four libèrent du CO2. La production d’une tonne de clinker dégageant 0.72 t de CO2, moins il y a de calcaire brûlé dans le ciment, plus l’empreinte carbone de celui-ci se réduit ».
Dès 1995, Vigier avait mis sur le marché une première génération de ciments mêlant clinker et calcaire broyé non cuit. « Lors d’une conversation fortuite, relate Olivier Barbery, le promoteur de la chaufferie de Courtelary m’a expliqué l’élimination des cendres : mouillées et déposées en décharge, taxées au poids. Or il y a une meilleure option : les cendres peuvent entrer pour partie dans le mélange menant au clinker. Donc désormais, nous les récupérons ». Toutefois, « les normes prescrivent encore trop de clinker pur dans des usages que des mélanges assureraient parfaitement », s’agace Olivier Barbery. Les normes devraient évoluer. La protection du climat est un défi collectif …
Vigier Ciments améliore son bilan carbone aussi, depuis 1976, en remplaçant progressivement les combustibles fossiles par du bois usagé, des boues, de la poussière de tabac, des graisses et farines animales, des solvants et huiles usées, etc. Là encore ce qui ailleurs est déchets … « Notre chaleur est aujourd’hui assurée à près de 97 % par ces combustibles alternatifs ». Le bilan de tout ça, et de quelques autres mesures d’envergure : sur le site, les émissions de CO2 ont été réduites de 35 % depuis 1990, et 40 % sont visés à l’horizon 2021.
Exploitant elles aussi le monde minéral, les Salines Suisses produisent jusqu’à 600 000 t de sel par an sur trois sites : Riburg (AG), Schweizerhalle (BL) et Bex (VD). Sur les sites argovien et bâlois, le sel naturel se trouve à des profondeurs de 200 à 500 m. De l’extraction par dilution et rinçage résulte une saumure, laquelle, après évaporation de l’eau, laissera du sel pour les routes – soit 50 % de la production des Salines –, pour l’industrie et le bétail ainsi que, bien sûr, pour la table.
Les opérations d’évaporation nécessitent beaucoup de chaleur, qui se récupère continuellement via la vapeur dégagée. Grâce à un dispositif expérimenté dès 1877 à Bex par Antoine-Paul Piccard, arrière-grand-oncle de Bertrand Piccard, la vapeur, comprimée, est renvoyée dans le circuit de chauffage d’un grand évaporateur : 30 mètres de haut à la saline de Riburg. Cette dernière, tout en améliorant sans cesse son efficacité énergétique, n’en dégage pas moins de gros surplus de chaleur résiduelle, « un peu comme une malédiction », sourit François Sandoz, son responsable technique. Une bénédiction en revanche pour un voisin avide de chaleur arrivé en 2018 : le producteur suisse de crevettes SwissShrimp. La chaleur excédentaire de la saline est désormais acheminée via le réseau de chauffage urbain vers la ferme d’élevage et ses bassins, « pour une production de crevettes écologique et durable », se félicite François Sandoz.
Et lorsqu’on dispose d’excédents de chaleur mais pas de voisin qu’ils pourraient intéresser ? Une entreprise avec plusieurs bâtiments peut évidemment jouer à être son propre voisin. Ce qu’a fait B. Braun Medical SA à Crissier (VD).
Cette entreprise allemande toujours familiale née il y a 180 ans emploie aujourd’hui 63 000 personnes dans le monde, dont 365 à Crissier. Le site vaudois produit des poches de solutions standards pour perfusion, irrigation et remplissage vasculaire, des poches pour la nutrition parentérale, des poches pour solutions à usage urologique … Avec une utilisation d’eau et d’énergie conséquente, B. Braun a choisi en 2018 de récupérer la chaleur des effluents issus de ses procédés – eaux de rinçage, de refroidissement … « Il a fallu organiser un circuit aérien complexe pour contourner un sous-sol déjà encombré de conduites et de câblages entre les bâtiments. Mais ça en valait la peine !», décrit Michel Monti Cavalli, responsable ingénierie et services techniques. « Au cœur du dispositif, une très grosse pompe à chaleur de nouvelle génération assure dans notre circuit de chauffage une température de 75 °C grâce à la chaleur récupérée sur des effluents à 20-35 °C. ». De quoi assurer désormais jusqu’à 97 % des besoins de chauffage des locaux de manière quasi neutre climatiquement et sans aucun risque pour la couche d’ozone grâce au liquide frigorigène innovant de la pompe à chaleur.
B. Braun Medical SA Crissier a ainsi réduit très fortement son recours aux carburants fossiles et par conséquent ses émissions de CO2 dans une même mesure, ce qui autorise un retour de taxe qui contribue à la rentabilité de l’installation.
Depuis près de quatre milliards d’années, le grand réseau du Vivant prospère, progresse avec le succès que l’on sait, sur ce principe que ce qui est déchet pour un organisme est une ressource pour un autre. En s’en inspirant, il semble bien que notre tissu industriel ne court guère d’autre risque que de progresser, prospérer lui aussi !

Entretien avec Olivier Andres,
CEO Steen Sustainable Energy SA, Lausanne, ancien directeur général de l’Office canatonal de l’énergie de l’État de Genève
Rien de très surprenant à parler « réseaux » dans un contexte où l’on se préoccupe d’énergie, et pourtant … Il est plus que temps de considérer les réseaux de manière bien plus large – et en même temps, sans paradoxe, bien plus locale – que sous la seule forme des grandes infrastructures de distribution traditionnelles.
La connection entre usine d’incinération et habitations pour le chauffage est devenue banale. Mais toute entreprise avec des excédents thermiques ou des déchets valorisables devrait pouvoir les transférer à une autre entité qui en aurait l’usage : entreprise, collectivité, habitat … Le potentiel suisse pour de telles mises en réseaux a été analysé dès 20101 et la Confédération l’a confirmé dans un rapport en 20182. Mais les investissements tardent et ce potentiel n’est pas exploité. Trop d’entreprises restent dans l’individuel et les énergies fossiles.
Toutefois, la crise climatique et la législation relative au CO2, moins abstraites que la question énergétique, suscitent une prise de conscience, nous le constatons en tant que bureau conseil. Des collectivités marquent de l’intérêt pour un concept territorial inventoriant leurs ressources locales en énergies, matériaux, déchets … et les possibilités de développer et mutualiser celles-ci. Les entreprises ont leur place dans ce concept, et cette circulation de ressources peut leur apporter des revenus additionnels.
Ils ne sont pas techniques. A l’ère du numérique, des technologies puissantes permettent l’usage et l’échange collectifs, rationnalisés de flux d’énergie, électrique ou thermique, et de matériaux.
Cette transition profitable à l’environnement et à l’économie est toutefois insuffisamment soutenue par un acteur incontournable, la finance. Il y a moins de risques à financer un quartier d’habitation que des infrastructures pour mutualiser les rejets et déchets d’une zone industrielle dont une entreprise-maillon peut fermer inopinément et ainsi affaiblir ou interrompre un réseau d’échange.
L’Etat pourrait là tenir un rôle : rassurer en cautionnant les investissements des entreprises ou d’investisseurs extérieurs. Sans se priver de voir grand : plus les entreprises concernées sur une zone seraient nombreuses, plus les risques diminueraient, mutualisés eux aussi.
Au niveau politique, on m’a souvent expliqué qu’on ne dirige pas un Etat comme une entreprise, les décisions et les actes ne peuvent y être aussi rapides, effet d’alternance. Pourtant, l’urgence sanitaire de 2020 a été abordée vite avec des moyens qui permettraient de répondre à l’urgence climatique. Celle-ci aura bien plus d’impact, mais c’est à plus long terme, aussi la traite-ton plus légèrement. Quant à l’examen administratif des projets, il fonctionne par petites décisions successives qui en occultent la globalité et l’intérêt général. On s’accordera pour dire qu’une énergie renouvelable à partir de déchets locaux, favorable au climat, est un pas dans la bonne direction. Mais que de pas pour ce pas ! Longues démarches fragmentées, oppositions, révisions … Le réseau décisionnel devra être rendu bien plus fluide et à vue plus globale si l’on veut une transition de même.
Sources mentionnées :
¹ « Le chauffage à distance en Suisse – Stratégie ASCAD », Livre blanc de l’Association suisse du chauffage à distance, bureau Eicher + Pauli, 2014
² « Guide chauffage à distance / froid à distance, rapport final»-suisseenergie, 2018 Toutes deux disponibles sur www.fernwaerme-schweiz.ch
Son tour du monde en avion solaire avait affiché haut ses engagements multiples, concrets pour un monde durable. Au printemps 2020, alors que la pandémie ébranlait les certitudes, Bertrand Piccard a appelé, avec des dirigeants de grandes entreprises, à une relance économique ambitieuse en termes de durabilité et d’environnement.
Cette tribune1 a été très bien accueillie. C’est que de grandes entreprises y demandaient aux gouvernements une politique énergétique et environnementale plus ambitieuse. Traditionnellement, les gouvernements se réfugient derrière les entreprises pour dire que trop d’ambition écologique risque de les couler et engendrer du chômage. Or notre appel a montré que des entreprises majeures veulent des réglementations environnementales plus rigoureuses, adaptées aux défis actuels, qui incitent à avancer sur la voie de la durabilité, des technologies propres et des énergies renouvelables. Elles demandent aussi de la clarté et de la prédictibilité pour progresser sans à-coups ainsi qu’une protection contre les distorsions de concurrence avec ceux qui refusent de jouer ce jeu. Cet appel m’a valu beaucoup d’interviews et d’interventions. Le ministre français de l’économie Bruno Le Maire a apprécié, sa collègue de l’énergie Elisabeth Borne m’a remercié.
En Suisse, où cette tribune a été reprise dans Bilan, les réactions, politiquement, n’ont pas été au même niveau qu’en France. Je défends la vision d’une économie énergétiquement efficiente par le recours aux technologies propres et aux énergies renouvelables. On m’objecte encore souvent en Suisse que ça pénaliserait nos entreprises. Si c’était vrai, jamais je ne prônerais un tel programme. Je le fais parce que c’est désormais la voie la plus rentable. Il n’est pas question de dogmatisme écologique, mais de développement économique ! Lequel a en même temps un impact positif pour l’environnement. Les entreprises, qu’elles soient grandes ou PME, ne doivent pas devenir plus efficientes seulement par égard pour l’environnement et les générations futures. Le CO2 n’est pas qu’un marqueur de changement climatique, il marque aussi l’inefficience, le gaspillage. Tout ce qui permet à une entreprise d’améliorer son bilan carbone se traduit aussi à terme par des gains financiers. L’efficience est aussi source de nouvelles opportunités de production et de nouveaux métiers, par le développement des outils, technologies et procédés dont le monde a besoin aujourd’hui pour sa transition vers la durabilité. Les perspectives de développement sont vastes dans les nouvelles sources d’énergie, la digitalisation des collectivités, le développement de réseaux intelligents, l’économie circulaire, la gestion des déchets, leur recyclage ou leur transformation en énergie, etc. Ces arguments qui parlent très directement aux entreprises, je les défendais en 2002 déjà, et je les ai répétés en tant que Conseiller spécial auprès de la Commission européenne dans une tribune cosignée avec Frans Timmermans, son vice-président exécutif, portant sur la relance voulue pour l’économie européenne2.
Effectivement. Nous disposons aujourd’hui de solutions technologiques économiquement rentables pour diviser par deux les émissions de CO2. Mais nombre d’innovations ne dépassent pas le cercle des startups, des universités ou de grandes entreprises, les brevets finissent on ne sait où et ces solutions restent pour la plupart méconnues du public, des entreprises et des décideurs. Les gouvernements n’en tiennent donc pas compte pour établir les cadres légaux, et une conséquence en est que ces solutions ne sont pas mises en oeuvre, ou alors lentement. Un cercle vicieux à briser !
En affichant leur accord avec des réglementations plus strictes tout en attirant l’attention sur ce fait que leur engagement ne sera de loin pas suffisant et qu’il faut mettre en oeuvre à grande échelle les solutions technologiques à même de réduire la part d’énergie et de CO2 conséquente qui revient au public, par l’habitat, les transports, la consommation matérielle et numérique… Je l’ai dit, bien des technologies sont déjà disponibles, et il faut que les nouveaux produits soient connus et largement adoptés.
Oui, pour dépasser les discours et prouver que cette transition écologique est possible et rentable, je me suis dit que la Fondation Solar Impulse allait cataloguer des technologies, systèmes, produits, matériaux, programmes… évalués et approuvés par nos groupes d’experts et labélisés « Solar Impulse efficient solution »3. Ces solutions concernent la gestion de l’eau – économies, purification, désalinisation… – les sources renouvelables d’énergie, la production agricole, les processus industriels, l’efficience énergétique des bâtiments et la mobilité. Ce portefolio est à la disposition de tous, il permettra aux entreprises d’identifier ce dont elles ont besoin pour être plus efficientes, mais les particuliers peuvent aussi y puiser – ainsi par exemple ce dispositif imaginé par une entreprise suisse qui récupère la chaleur de l’eau qui s’écoule lors d’une douche pour réchauffer l’eau qui arrive, allégeant ainsi les frais énergétiques d’une habitation. Cet exemple résume bien tout ce qui a été dit ici : les entreprises ont un double rôle à jouer dans la transition écologique : par l’évolution – rentable ! – de leurs infrastructures grâce aux nouvelles technologies et énergies, mais aussi en orientant leur propre production vers des produits durables et/ou servant la durabilité, un marché avec un énorme potentiel en terme d’emploi et de retours sur investissements, y compris au niveau environnemental. Les « 1000 solutions » veulent montrer que le plus gros marché industriel de ce siècle consistera à remplacer ce qui pollue par ce qui protège l’environnement !
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