Pourquoi et comment développer les gaz renouvelables ? Dans le second volet de notre analyse, Daniela Decurtins, directrice de l’Association Suisse de l’Industrie Gazière (ASIG), explique comment les gaz renouvelables vont se développer pour répondre aux besoins énergétiques futurs.
Par Daniela Decurtins
En 2024, le congrès mondial de l’énergie a réuni 5000 spécialistes du monde entier à Rotterdam. Intitulé « Redesigning Energy for People and Planet », il était consacré aux questions et aux solutions liées à cette thématique. Durant le congrès de 2019 à Abou Dhabi (EAU), les objectifs climatiques étaient encore au cœur des débats. Alors qu’une certaine euphorie des débuts régnait dans la péninsule arabique, le sommet en Hollande s’est caractérisé par son sens des réalités et par son pragmatisme. Aussi bien les conséquences de l’agression russe en Ukraine que les goulots d’étranglement dans la chaîne d’approvisionnement ont montré l’importance de la résilience et de la capacité à résister aux chocs extérieurs. Ils soulignent aussi le rôle capital pour notre économie d’un approvisionnement énergétique sûr et économiquement optimal. Les participants ont été renforcés dans leur conviction : transformer cet approvisionnement pour atteindre la neutralité climatique ne serait pas une promenade de santé.
Éviter de remplacer d’anciennes dépendances par de nouvelles et garantir la trajectoire de transformation, voilà deux des enseignements essentiels qui se sont par ailleurs dégagés du congrès de Rotterdam. Pour y parvenir, il faut pouvoir s’appuyer non seulement sur l’électricité, mais aussi sur différents agents énergétiques et infrastructures. Pour garantir la sécurité de cet approvisionnement mais aussi dans une perspective de rentabilité, il s’agit donc de comprendre développer l’approvisionnement en énergie comme un système complet.
NOUVEAU PRAGMATISME
Atteindre les objectifs climatiques ne passe pas par une solution universelle mais dépend plutôt de la situation initiale d’un pays ou d’une région. Le mix énergétique disponible, les infrastructures existantes et les structures économiques – l’importance de l’industrie lourde par exemple – jouent un rôle majeur à cet égard. Délégués et déléguées s’accordaient pour souligner l’ampleur des investissements qui seront nécessaires, le rôle crucial que joueront les coopérations internationales et l’importance de l’utilisation des infrastructures existantes dans le développement de nouvelles technologies et de nouveaux marchés. Pour eux, un cadre juridique clair et stable, associé à des systèmes incitatifs lorsqu’il le faut, s’impose donc pour réduire les incertitudes et les risques qu’impliquent de pareils investissements.
RÔLES INCONTESTÉS DE L’HYDROGÈNE ET DU MÉTHANE SYNTHÉTIQUE
Les délégués et déléguées étaient aussi convaincus du fait que parmi d’autres facteurs contributifs, le biométhane, les agents énergétiques synthétiques liquides et gazeux ainsi que l’hydrogène en remplacement du gaz naturel seront appelés à jouer un rôle important dans l’atteinte des objectifs climatiques. Ces gaz respectueux du climat seront en partie issus de la production suisse et pour une grande partie, ils devront être importés. L’hydrogène vert permet que l’électricité renouvelable d’origine solaire ou éolienne soit stockée chimiquement pour être employée l’hiver. Le stockage se fait sous la forme d’hydrogène ou par liaison à du CO2 sous forme de méthane synthétique (appelé également e-méthane). En Suisse, plusieurs projets vont dans cette direction, mais les conditions d’une production rentable d’hydrogène sont bien meilleures dans les pays dans lesquels le soleil et le vent sont disponibles en abondance. Autrement dit, les prix de l’hydrogène ne sont pas encore compétitifs. L’expérience acquise grâce au développement des énergies renouvelables montre que les coûts des investissements dans la production pourraient fortement baisser au fil du temps. Mais sans incitations ni règlementations, l’hydrogène et le méthane synthétique ne parviendront pas à s’imposer rapidement. Les molécules joueront un rôle important dans les secteurs difficiles à défossiliser. L’hydrogène peut notamment être employé comme combustible dans l’industrie, pour la production d’électricité ou encore comme carburant pour la mobilité. Il sera particulièrement utile à l’industrie dans la réduction de ses émissions de CO2 , là où l’efficacité énergétique et l’utilisation d’autres énergies renouvelables comme l’électricité ne sont pas suffisantes. Certains processus industriels requièrent des températures pouvant monter jusqu’à 2500 °C. Ce sont notamment le craquage du pétrole en vue de la fabrication de produits chimiques et pharmaceutiques, la fabrication de verre et de papier, la fonte des métaux ou leur traitement thermique ou encore la fourniture de vapeur. La couverture des charges de pointe pour la chaleur à distance est une autre possibilité d’application.
LA SUISSE DANS L’EXPECTATIVE
Partout dans le monde, les gouvernements se tournent vers l’hydrogène ; en effet, à la différence du méthane, sa fabrication ne demande pas d’étape supplémentaire, alors même que sa densité énergétique est nettement plus faible que celle du méthane. Le Japon par exemple a publié sa stratégie en 2017 déjà, suivi en 2020 par l’UE et l’Allemagne. Les stratégies incluent en général des programmes d’appui et diverses incitations qui vont de la production à la consommation, pour soutenir l’essor de ce marché dans les pays concernés. Depuis décembre 2024, la Suisse dispose elle aussi de sa stratégie en matière d’hydrogène. Cette stratégie, qui présente les perspectives et possibilités d’un marché suisse de l’hydrogène, reflète aussi la question dans laquelle la Confédération se débat : ce « nouvel » agent énergétique peut-il s’imposer sans soutiens massifs et pourra-t-il être disponible à des prix compétitifs ? Si la stratégie constitue un pas dans la bonne direction, des éclaircissements devront encore être apportés sur divers éléments des conditions-cadres. Les conditions-cadres concrètes font défaut pour qu’un marché suisse de l’hydrogène (production et demande) puisse prendre son essor. On peut envisager des incitations comme les « Contracts for Difference », ces instruments financiers qui couvrent les risques découlant des incertitudes sur les prix. On ne connaît pas non plus quels seront les appuis effectivement fournis dans le cadre de la loi sur le climat et l’innovation (LCI) et s’ils peuvent suffire pour qu’un marché suisse de l’hydrogène se concrétise. Des projets de relativement grande taille devraient également être soutenus jusqu’à ce qu’ils aboutissement à une commercialisation. Aussi longtemps que les conditions-cadres ne seront pas plus précises, la Confédération ne peut pas attendre de la branche de lourds investissements dans l’hydrogène en Suisse.
UNE COMPOSANTE DE LA STRATÉGIE
Pour l’industrie gazière suisse, une liaison avec les itinéraires internationaux d’importation, et donc avec le réseau européen d’hydrogénoducs reste prioritaire. Cette liaison doit en effet garantir l’accès à des sources avantageuses d’hydrogène tout en positionnant la Suisse en Europe. L’importance de cette liaison n’a pas échappé à la Confédération, comme en témoigne sa stratégie, et l’on ne peut que s’en réjouir. Le projet « SouthH2 Corridor » est crucial à cet égard : il doit permettre le transport d’hydrogène vert d’Afrique du nord en Europe. Long de 3300 kilomètres, l’hydrogénoduc a pour vocation de relier l’Afrique du Nord avec l’Italie, L’Autriche et l’Allemagne. Soutenu par plusieurs gouvernements, il garantit un approvisionnement en hydrogène avantageux et durable. En dépit de son gazoduc de transit qui offre la liaison la plus directe entre l’Italie et l’Allemagne, la Suisse a longtemps risqué de ne pas pouvoir participer à ce projet. Depuis lors, notre pays est associé aux discussions avec un statut d’observateur.
UN DIALOGUE QUI S’IMPOSE
On ne sait pas si le marché européen prendra son envol. Son évolution dépendra du sérieux avec lequel l’Europe s’attelle à son objectif du zéro net et crée un cadre, notamment à l’intention de l’industrie et de l’artisanat, qui permette une défossilisation rentable de leurs processus. Or, les bouleversements géopolitiques mettent actuellement du sable dans les rouages : les investissements ont été validés pour 4 % seulement de la production mondiale d’hydrogène prévue pour 2030. Face à la difficulté actuelle d’estimer les prix et les dates de livraison, l’industrie ne s’engage à aucun achat.
La Suisse doit donc garder des options sur la table : quel prix est-elle prête à payer pour atteindre les objectifs climatiques ? On parle d’un à deux milliards de francs pour compléter graduellement par une deuxième conduite la ligne de transit destinée au transport de l’hydrogène. Ces montants sont comparables à des investissements antérieurs dans la construction de centrales hydrauliques de pompage-turbinage. L’économie privée, à qui la ligne de transit appartient en partie, ne pourra assumer les risques seule. Étant donné les fortes incertitudes qui planent sur le devenir de l’hydrogène, du courage, un appui étatique et des perspectives à long terme s’imposent pour les différentes étapes. Il sera essentiel qu’un consensus fondamental se dégage dans la société. Ce consensus doit être le fruit d’une discussion réunissant clients, acteurs de la politique énergétique et climatique et de l’administration ainsi qu’intervenants du secteur économique de l’énergie, dont le secteur de l’électricité. Dans un deuxième temps, il faut garantir que l’hydrogène importé parvienne jusqu’aux clients. L’industrie gazière suisse n’est pas à court de travail.
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Daniela Decurtins
En sa qualité de directrice de l’Association Suisse de l’Industrie Gazière (ASIG), Daniela Decurtins défend les intérêts du secteur suisse du gaz au niveau national et à l’international. L’industrie gazière vise notamment à décarboner l’approvisionnement en gaz à l’horizon 2050. Fondée en 1920, l’ASIG réunit aujourd’hui quelque 90 entreprises gazières, dont la plupart sont aux mains des pouvoirs publics.

