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20181106094644 Jacqueline Jakob Freigestellt

« On peut croire que la technique résoudra tout. C’est plus compliqué que ça, il y a toujours l’humain qui vient s’en mêler ! »

Le Dr Jean-Philippe Fouquet, sociologue du travail à l'Université de Tours, est un spécialiste des blocages qui peuvent survenir au sein d'une entreprise, notamment autour d'enjeux énergétiques. Il nous explique comment notre environnement technique interagit forcément avec des conduites humaines qui peuvent mener à le rendre peu performant sinon inopérant.

Beaucoup se demandent certainement en quoi un sociologue peut être qualifié sur les questions d’énergie ?

Oui, c’est un domaine qu’on pense souvent relever du technique seulement. Mais notre spécificité d’études portant sur les pratiques, les comportements, elle nous mène forcément à observer, pouvoir commenter des aspects particuliers des questions énergétiques. Il est certain toutefois que ce domaine d’étude a mis du temps à se constituer. En France, l’anthropologie de l’énergie que Dominique Desjeux, professeur à la Sorbonne, a initiée dans les années 90, pionnier en ce sens que pour la première fois il était question de l’énergie par les comportements qui s’y rapportent, a eu relativement peu de suites pendant une décennie.

Avec les grands enjeux environnementaux toujours plus pressants, une volonté plus affirmée de développement durable et les poussées réglementaires, les travaux en sciences humaines se sont finalement multipliés, pour une part sur les rapports à l’énergie. Ce n’est toutefois qu’en 2012, en France toujours, qu’ont été organisées les premières Journées internationales de sociologie de l’environnement, avec 200 participants cette année-là, puis 300 venus d’horizons plus divers trois ans plus tard à Tours, pour la seconde édition. Désormais, les sollicitations que nous recevons, mes collègues et moi, pour des études sont pléthore, les acteurs du secteur de l’énergie, les entreprises, les institutions… sont très demandeurs d’informations sur les pratiques du public ou de leurs collaborateurs, les attitudes de ceux-ci devant des aspects techniques ou réglementaires, etc.

 

Comment pratiquez-vous ?

Nous sommes des qualitatifs purs, non des quantitatifs, nous travaillons par enquête, nous interrogeons tant des professionnels que des citoyens, des managers comme des employés. Notre travail nous donne accès à des problématiques que les chiffres ne peuvent expliquer. J’aime cet exemple autour d’une photocopieuse qu’un employé, dernier chaque jour à quitter les locaux de l’entreprise, avait décidé d’arrêter tous les soirs, par mesure d’économie. Cette initiative a échoué, et l’économie mesurable qui allait avec. En effet, pour certains collègues arrivant à la dernière minute avec des copies à effectuer en vue d’une réunion imminente, mettre en route la photocopieuse et attendre qu’elle soit prête à copier représentait une insupportable – et potentiellement dommageable – perte de temps. Tous les ingrédients sont là : une mesure technique plus que simple, qui se heurte à des conduites individuelles discutables mais très effectives, mêlées d’agressivité, qui amènent un  résultat hors de toute rationalité énergétique.

 

C’est dire que la gestion de l’énergie n’est donc pas qu’affaire de technique ?

Certes non, on peut croire que la technique résoudra tout, et que plus il y a de technique, d’appareils intelligents, etc.,  moins il y aura de problèmes. Mais toutes nos enquêtes le montrent, c’est un peu plus compliqué que ça, il y a toujours de l’humain qui vient s’entremêler. Cette part est un peu plus prise en compte désormais, mais reste cette question : de quelle manière ?

Ainsi on vient nous demander comment il faut informer, impliquer afin de prévenir les obstacles, les freins humains, mais pour être honnête ce ne sont pas les demandes les plus nombreuses ! Nous avons beaucoup de demandes en tant que faire-valoir afin que puisse figurer une étude sociologique dans un dossier par exemple, mais sans qu’il y ait remise en cause de cette conviction que l’individu est un obstacle à la performance énergétique, et que la technique, et aujourd’hui les smart-technologies, imposées ou parfois introduites clandestinement, vont tout prendre en charge à sa place.

 

Que se passe-t-il alors ?

Ce que nous constatons par la suite, souvent, ce sont des contestations, des contournements des mesures imposées… Et ce que nous constatons aussi c’est que le responsable énergie d’une entreprise souvent lâche prise, de manière à ne pas compromettre l’activité de l’entreprise.

Nous avons pu mesurer ce que ce renoncement de l’autorité peut avoir de conséquences démotivantes, ainsi l’exemple des caissières d’une grande enseigne, chargées d’expliquer pourquoi on ne distribuait plus de sacs plastiques, ont eu en même temps la consigne d’en distribuer quand même si le client devenait agressif, ramenant la grande cause environnementale pour laquelle s’engageait l’enseigne à une  façade, ou à une option facultative de moindre importance.

Donc il faut faire mieux que de l’autoritaire ou du dissimulé, il faut mettre l’accent sur l’information, la prise d’avis, le respect des engagements et de l’implication des personnes informées. De notre expérience, la plupart du temps l’étape de l’information mène à l’acceptation. Pour autant que le message soit clair. Ainsi on nous a interrogés à propos de la pratique dite « effacement », à savoir couper les systèmes de chauffage avec l’hypothèse qu’en deçà de deux heures, l’impact thermique est imperceptible pour les usagers : peut-on se passer d’informer à ce propos ?

Notre réponse a été notamment, à côté d’un certain scepticisme – est-ce vraiment imperceptible ? – de faire préciser si l’objectif est de réduire la facture énergétique (alors oui, faites sans informer, avec le risque d’un inconfort perçu, d’une vexation et d’une contestation) ou si l’objectif est de faire évoluer les mentalités en donnant du sens à ce type de mesures (alors évidemment, communiquez !)

 

Vous venez vous exprimer en Suisse – ce n’est pas la première fois -, un petit mot sur des différences culturelles face à l’énergie ?

On peut en imaginer, oui, et nous en expérimentons notamment avec nos collègues d’autres pays, à l’occasion de rencontre internationales. Toutefois ce n’est pas les Français contre les Allemands ou les Suisses, les Américains contre les Japonais, etc, les différences sont aussi entre les composantes d’une même société, voire d’une entreprise. Et ce que l’on peut prendre pour des différences de mentalités peut ne tenir qu’à des différences dans le prix de l’énergie par exemple, son poids ou non pour un groupe social particulier. En bref, la caricature, le cliché n’aide guère au progrès sur la voie de l’efficacité énergétique !

 

Jean-Philippe Fouquet

Le Dr Jean-Philippe Fouquet, spécialisé en sociologie du travail, est quo-responsable du CETU-ETIcS, Pôle d’expertise et de recherche à destination de collectivités, d’organismes publics et d’entreprises, et chercheur associé au sein du laboratoire Cités, Territoires, Environnement et Sociétés CITERES (UMR-CNRS) à l’Université François Rabelais de Tours.  Il s’intéresse notamment à la réorganisation des entreprises dans des contextes d’enjeux environnementaux et énergétiques.